°Oo La fête foraine muselée
Etrange sensation que la traversée de la fête foraine du jardin des Tuileries qui se déroule à Paris durant tout l’été.
Grande vierge blanche articulée qui domine de son anneau satiné musée du Louvre, pyramides et bien au-delà. Train fantôme rafistolé, toboggans ondulants, auto-tamponneuses et manèges à sensations. Flashes polychromes qui rebondissent à l’infini dans les palais des glaces et gerbes d’eau jetées par surprise sur les enfants galopants. Déferlantes de wagonnets furieux et tourbillons de visages déformés par la frayeur et l’excitation. La fête foraine du jardin des Tuileries est un carnaval pour les yeux qu’embaument les vapeurs sucrées en provenance des marchands de gaufres et de barbes à papa.
Et pourtant, à mesure que l’on avance dans la poussière de cette grande allée, le malaise s’installe. Un manque grandit. On veut se perdre complètement dans la féerie de ce lieu improbable en plein coeur d’une grande ville. Oublier l’agitation des voitures qui se poursuivent sur le ruban noirci par les gaz d’échappement de la rue de Rivoli. Mais quelque chose ne fonctionne pas. La bande-son est saturée. Saturée des bruits de la ville qui enserrent la fête foraine dans son étau et du vrombissement des générateurs électriques qui alimentent ce microcosme motorisé des manèges modernes.
L’orgue de barbarie du carrousel s’est tu. La ronde silencieuse des manèges est cadencée par le brouhaha concentrique de moteurs qui résonne depuis la place de la concorde, les peluches à bouches cousues oscillent au bout de leur ficelle en suivant le balancement des deux-tons de cars de flics. Les enfants ficelés comme des rôtis rebondissent sur les trampolines et se cambrent à chaque nouveau coup de klaxon. Les chocs des auto-tamponneuses se confondent avec le claquement des portières et des colis des camions qu’on décharge. Du haut de ses deux mètres, l’avion rouge biplace en carton-pâte mêle son vol à celui des long-courriers qui zèbrent le ciel de la capitale.
“Allez, Mesdames, Messieurs, on tente sa chance.”, “2 euros les trois tirs.” “Deux buts et c’est gagné!” “Prenez place! Départ dans quelques minutes!”. Les micros grésillants et les voix nasillardes des forains se sont tus. Pourtant prêt à délivrer un ticket à qui donnera sa pièce, chacun est à son poste dans sa calougeotte mais porte derrière un sourire immuable le bâillon invisible asséné par quelque arrêté préfectoral.
La fête foraine au coeur de Paris pour tout l’été. La mairie de Paris voit grand et ne compte pas. Une fois de plus. C’est la fête foraine pour tous, mais sans le son. Il s’agit de respecter les riverains et les passants. En tous cas, ceux que le mugissement quotidien de la ville n’a pas encore rendus sourds. Non vraiment, qu’on ne vienne pas se plaindre, une ribanbelle d’attractions est juste là, à portée de main et avec une poignée d’euros, la sensation forte est à nous.
Tant pis pour le rêve et la féerie distillées dans l’incroyable faufilure des chansons disco, pulsations techno, voix de marchands, mélodies surranées de carrousels et ritournelles électroniques de jeux vidéos. Sans musique la foire du jardin des Tuilerie a la saveur d’un pain sans sel. D’un bon film de Carné sans la musique d’un Jaubert. C’est la jubilation d’un coureur du Tour de France sur un vélo d’appartement. Le plaisir du farniente brûlant sur une plage en été sans la mer pour se baigner.
La foire du jardin des Tuileries à Paris se goûte, se respire et se regarde mais ne s’écoute pas. Qu’on se le dise. Le tintement clair des pièces de monnaie résonne peut-être dans les machines à sous. Mais à quoi bon l’écouter? L’important c’est de gagner.
Ecouter maintenant !
